METTRE DIEU AU CENTRE
Paroles de Benoît XVI à l’Eglise qui est en Suisse

La priorité de la foi
Arturo Cattaneo

Le sens d’une priorité

Causes et manifestations de la crise actuelle de la foi

Deux points clé : croire en Dieu et « ensemble avec l’Eglise »

Comment raviver la foi

La foi nous permet de percevoir la grandeur de l’amour de Dieu

La foi véritable est opérative

La foi doit être missionnaire

 

Le sens d’une priorité

La Suisse est sous maints points de vue un des pays les plus riches, les plus organisés, les plus sûrs et les plus civilisés du monde. Mais à côté ou à l’intérieur de ce bien-être dont jouit beaucoup de monde dans notre pays et dont nous ne pouvons que nous réjouir, il existe aussi, dans le cœur et dans la vie des personnes, une pauvreté spirituelle aussi diffusée que ne l’est le bien-être de l’autre côté. Il est évident que le bien-être matériel en soi ne promeut pas la croissance spirituelle. L’abondance des biens matériels peut même favoriser un certain désintérêt ou une apathie pour les valeurs de l’esprit. Comme si, au fond, il n’y avait plus besoin de Dieu.

Benoît XVI est bien sûr un grand expert des maux spirituels qui affligent l’Occident et la Suisse. Dans ses interventions, il ne s’est pourtant pas limité à dénoncer la précarité dans laquelle se trouve aussi notre Eglise, encore moins il s’est laissé prendre par une attitude récriminatoire, conscient qu’à la racine de tant de difficultés et incapacités ou faillites, il y a une crise de la foi. Il nous a offert surtout de valides indications pour renforcer ou pour raviver notre foi. En rappelant avec force la nécessité de remettre Dieu au centre et de redécouvrir que la foi en Lui signifie vivre « devant Lui, vers Lui, en étant avec Lui et de Lui ». Aujourd’hui il est plus que jamais nécessaire que cette « centralité de Dieu » apparaisse « de façon complètement nouvelle dans toute notre pensée et œuvre » (discours d’ouverture).

Déjà dans l’homélie, il avait rappelé que « dans toutes les vicissitudes de notre temps, la foi doit vraiment avoir la priorité ». Dans un monde dans lequel « Dieu est absent » et la foi souvent remplacée par un « engagement pour les hommes », je crois – souligne le Pape – « qu’il est important de prendre à nouveau conscience du fait que la foi est le centre de tout », vu qu’elle donnera à notre engagement la nécessaire « lumière intérieure et l’âme de tout ». Il est donc de première importance de renforcer notre foi et faire de sorte qu’elle soit « présente dans son abondance ».

Benoît XVI est certes au courant des problèmes structuraux et disciplinaires auxquels est confrontée l’Eglise en Suisse depuis quelques décennies. Dans ses interventions des allusions à ces problèmes n’ont pas manqué (par exemple à la juste conception et célébration de la liturgie). Cependant, il a voulu souligner vigoureusement le thème de la centralité de Dieu, qui se traduit concrètement dans la priorité de la foi et dans l’importance du rapport personnel avec Jésus dans la prière. Ce « choix » du Pape n’est pas dû au hasard, il est profondément médité et fortement voulu, comme le montrent ses trois interventions. Cela constitue en soi un enseignement – fruit de sa sollicitude de bon pasteur -  pour lequel nous ne pouvons que lui savoir gré et dont nous devons faire trésor.

Avant d’examiner les orientations offertes par le Pape pour que la foi soit – ce sont ses paroles – « le centre de tout », nous voulons voir de quelle manière il a mis en évidence les principales difficultés qui s’interposent aujourd’hui à un tel objectif.

Causes et manifestations de la crise actuelle de la foi

Le Pape a indiqué que nous vivons dans un monde dans lequel « Dieu est absent de fait » et « la foi de l’Eglise semble être une chose d’un lointain passé » (discours d’ouverture). Lors de l’homélie, il a expliqué de façon brève mais perspicace combien la matérialisme pratique rend l’homme graduellement obtus ou insensible face au divin, en grande difficulté quant au développement de sa foi : « lorsque l’homme est occupé entièrement par son monde, par les choses matérielles, par ce qu’il peut faire, par tout ce qu’il peut réaliser pour connaître le succès, par tout ce qu’il peut produire ou comprendre, alors, sa capacité de perception à l’égard de Dieu s’affaiblit, l’organe qui perçoit Dieu dépérit, devient incapable de percevoir et insensible. Il ne perçoit plus le divin, car l’organe correspondant en lui s’est desséché, il ne s’est plus développé. Lorsqu’il utilise trop les autres organes, ceux empiriques, alors, il peut advenir que précisément le sens de Dieu s’affaiblisse ; que cet organe meurt ; et que l’homme, comme le dit Saint Grégoire, ne perçoive plus le regard de Dieu, le fait d’être regardé par lui – cette chose précieuse qu’est son regard qui se pose sur moi ». Nous verrons ensuite les conseils du Pape afin que l’homme sache ramener cet organe à sa juste valeur, raviver la foi.

Le Pape avait fait allusion à cette insensibilité « diffuse et actuelle de tant de personnes face au divin » dans l’homélie prononcée lors de son voyage pastoral à Munich (Bavière) le 10 septembre 2006. Relisons son commentaire du passage de l’Evangile sur la guérison d’un sourd-muet par Jésus. « Il n’existe pas seulement la surdité physique, qui isole l’homme en grande partie de la vie sociale. Il existe également un affaiblissement de la capacité auditive à l’égard de Dieu, dont nous souffrons particulièrement à notre époque. Tout simplement, nous n’arrivons plus à l’entendre – trop de fréquences différentes parasitent nos oreilles. Ce que l’on dit de Lui nous semble préscientifique, et ne semble plus adapté à notre temps. Avec l’affaiblissement de la capacité auditive ou même la surdité à l’égard de Dieu, nous perdons naturellement également notre capacité de parler avec lui ou à lui. De cette façon, toutefois, nous perdons une perception décisive. Nos sens intérieurs courent le danger de s’éteindre. Avec la disparition de cette perception, l’étendue de notre rapport avec la réalité en général est également limitée de façon drastique et dangereuse. L’horizon de notre vie se réduit de façon préoccupante ». Le Cardinal Ratzinger avait réfléchi souvent sur la difficulté de l’homme actuel d’avoir un rapport personnel avec Dieu et d’apercevoir sa constante proximité et observait que Dieu est devenu pour beaucoup un Dieu lointain, abstrait. Par exemple, dans un article paru dans la revue « 30 Giorni » (février 1993), il affirmait : « je suis convaincu qu’aujourd’hui le déisme – c’est-à-dire l’idée que Dieu peut exister mais n’entre finalement pas dans notre vie – est présent non seulement dans le monde soi-disant sécularisé mais détermine dangereusement, je dirais, l’intérieur des Eglises et notre vie de chrétiens. Nous tendons diffusément à penser que tout ce que nous faisons est notre affaire et ne peut avoir d’importance pour Dieu, s’il existe. Par conséquent, l’on construit un monde sans compter sur la réalité de Dieu. Mais à ce point, l’homme perd de vue aussi sa grandeur, sa dignité et tout devient manipulable et amène avec soi toute sorte de décadences morales ». Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le Pape insiste sur la nécessité de redécouvrir la foi dans le Dieu vivant qui s’est incarné en Jésus Christ. « Si nous vivons sous les yeux de Dieu et si Dieu est la priorité de notre vie, de notre pensée et de notre témoignage, le reste suit » (ibidem).

Dans le discours d’ouverture lors de la visite ad limina, Benoît XVI a mentionné une autre difficulté ou menace pour la foi. Il s’agit de celle que nous pourrions appeler la tentation de réduire ou de remplacer la foi, qui est avant tout et radicalement un engagement vis-à-vis de Dieu, avec un engagement humanitaire. Dans ce sens, « on s’efforce d’accomplir à travers l’engagement pour les hommes, pour ainsi dire, également son propre devoir envers Dieu. Cela est cependant le début d’une espèce de ‘justification à travers les œuvres’ : l’homme se justifie lui-même, ainsi que le monde dans lequel il exerce ce qui semble clairement nécessaire, mais il lui manque la lumière intérieure et l’âme de tout ».

L’illusion d’une justification à travers les œuvres est l’erreur constamment signalée par Paul dans ses lettres. Il y souligne l’opposition entre la « loi des œuvres » et la « loi de la foi » (cf. Rm 3,27-28). Mais pourquoi opposer foi et œuvres ? En effet, la foi devrait se manifester dans les œuvres, comme enseigne le Nouveau Testament, quand il dit que « la foi sans les œuvres est morte » (Jc 2,26) et que Dieu « rendra à chacun selon ses œuvres » (Rm 2,7 ; cf. Ap 20,13). Les œuvres auxquelles se réfère Saint Paul et le Pape sont privées de la « lumière intérieure » et non animées par la charité, lumière et charité qui nous sont données par Dieu et qui confèrent une valeur surnaturelle sanctifiante aux œuvres mêmes.

En outre, le Pape a observé que la foi « anime les activités qui, dans le cas contraire, peuvent facilement tomber dans un simple activisme et devenir vaines ». Dans un contexte un peu différent – nous le voyons aujourd’hui de manière très claire – le développement produit des dommages là où il a été promu de manière à ne pas nourrir l’âme. Alors, les capacités techniques s’accroissent en effet, mais de celles-ci naissent surtout de nouvelles possibilités de destruction. « Si en même temps que l’aide en faveur des pays en voie de développement, en même temps que l’apprentissage de tout ce que l’homme est capable de faire, de tout ce que son intelligence a inventé et que sa volonté rend possible, son âme n’est pas également illuminée et que la force de Dieu n’arrive pas, on apprend surtout à détruire » (discours d’ouverture).

A propos de la « justification par les œuvres », souvenons-nous de la Déclaration officielle commune de la Fédération luthérienne mondiale et de l’Eglise catholique sur la doctrine de la justification du 16 juin 1998 : « ensemble, nous confessons que non pas sur la base de nos mérites mais seulement moyennant la grâce et dans la foi en l’œuvre salvifique du Christ, nous sommes accueillis par Dieu et recevons l’Esprit Saint, qui renouvelle nos cœurs, nous habilite et nous appelle à accomplir de bonnes œuvres » (N°15). En conséquence, « quand les catholiques affirment que l’homme en se prédisposant à la justification et à son acceptation, ‘coopère’ avec son assentiment à l’action justifiante de Dieu, ils considèrent cet assentiment personnel non pas comme une action dérivant des forces propres de l’homme, mais comme un effet de la grâce. » (N°20).

Le Pape a mentionné un autre danger qui menace la foi catholique. Il s’agit de la tendance de plus en plus diffusée de « choisir pour soi, dans l’ensemble de la foi de l’Eglise, les choses que l’on considère aujourd’hui encore défendables ». C’est l’un des points clé sur lequel le Pape a offert des amorces de grande valeur : croire en Dieu « ensemble avec l’Eglise »

Deux points clé : croire en Dieu et « ensemble avec l’Eglise »

Benoît XVI s’est arrêté sur deux aspects de notre foi qu’il considère cruciaux. « Premièrement, la foi est surtout la foi en Dieu. Dans le christianisme, il ne s’agit pas d’un énorme fardeau de choses différentes ; mais tout ce que dit le credo et que le développement de la foi a accompli, existe uniquement pour nous faire apparaître plus clairement le visage de Dieu. Il existe et Il vit ; nous croyons en Lui ; c’est devant Lui, vers Lui, en étant avec Lui et de Lui que nous vivons. Et en Jésus Christ, Il est, pour ainsi dire, physiquement avec nous. Cet aspect central de Dieu doit, selon moi, apparaître de manière complètement nouvelle dans toute notre façon de penser et d’agir. […] Telle est la première chose que je voudrais souligner : que la foi est en réalité décidément orientée vers Dieu, et qu’elle nous pousse, nous aussi, à regarder vers Dieu et à nous mettre en mouvement vers Lui ».

Le Pape propose ici l’invitation qu’il nous a adressée au début de sa première encyclique, à raviver notre foi en découvrant son noyau porteur : « Nous avons cru à l’amour de Dieu : c’est ainsi que le chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie. A l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là, son orientation décisive. Dans son Evangile, Jean avait exprimé cet événement par ces mots : ‘Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique : ainsi, tout homme qui croit en Lui […] obtiendra la vie éternelle’ (3,16). En reconnaissant le caractère central de l’amour, la foi chrétienne a accueilli ce qui était le noyau de la foi d’Israël et, en même temps, elle a donné à ce noyau une profondeur et une ampleur nouvelle » (Deus caritas est, 1).

En maintes occasions, Benoît XVI a illustré avec vigueur la grandeur et la beauté de notre foi. Par exemple, à la veille de la Journée Mondiale de la Jeunesse 2005 dans une interview à Radio Vatican: « Je voudrais leur faire comprendre que c’est beau d’être chrétien ! L’idée largement répandue est que les chrétiens doivent obéir à d’innombrables commandements, d’interdits, principes et autres choses du même genre et que par conséquent, le christianisme est épuisant, difficile à vivre et qu’on est plus libre sans tous ces fardeaux. Moi, au contraire, je voudrais leur faire comprendre qu’être soutenu par un grand Amour et par une révélation, ce n’est pas un fardeau, cela donne des ailes. » Le deuxième point fort mentionné par le Pape « est que nous ne pouvons pas nous-mêmes inventer la foi en la composant avec des morceaux ‘défendables’, mais que nous croyons avec l’Eglise. Nous ne pouvons pas comprendre tout ce qu’enseigne l’Eglise, tout ne doit pas être présent dans chaque vie. Il est cependant important que nous soyons co-croyants dans le grand Moi de l’Eglise, dans son Nous vivant, nous trouvant ainsi dans la grande communauté de la foi, dans ce grand sujet dans lequel le Toi de Dieu et le Moi de l’homme se touchent vraiment […] C’est cette forme complète de la foi exprimée dans le credo d’une foi en et avec l’Eglise comme sujet vivant, dans laquelle le Seigneur agit – cette forme de foi que nous devrions chercher à placer véritablement au centre de nos activités » (Discours d’ouverture).

La tendance de plus en plus diffusée aujourd’hui est de préférer, en lieu et place de la foi qui nous a été transmise par l’Eglise, une foi « fais de toi-même », où chacun se choisit, comme dans un menu à la carte, ce qui lui plaît. A bien voir, cela dépend d’une double erreur : la séparation entre Dieu et le Christ et celle entre le Christ et l’Eglise. Voici pourquoi, comme le souligne le Catéchisme de l’Eglise catholique en citant Saint Cyprien, personne, au sens plénier, « ne peut avoir Dieu pour père s’il n’a pas l’Eglise pour mère » (N°181).

La foi, en tant qu’adhésion ferme qui nous est proposée comme telle par l’Eglise, se base sur la certitude que l’Eglise a été fondée par le Christ, Fils du Père, qui, par l’action de son Esprit, continue à la soutenir et à la guider, afin que ce que Dieu a voulu nous révéler puisse continuer à nous atteindre dans son intégralité pour tous les siècles. L’on comprend ainsi pourquoi la foi, tout en étant une réponse libre de l’homme à l’initiative de Dieu et donc un acte personnel, « n’est pas un acte isolé. Nul ne peut croire seul, comme nul ne peut vivre seul. Nul ne s’est donné la foi à lui-même comme nul ne s’est donné la vie à lui-même » (Catéchisme de l’Eglise catholique, 166). Le même Catéchisme ajoute : « c’est d’abord l’Eglise qui, partout, confesse le Seigneur, et avec elle et en elle nous sommes entraînés et amenés à confesser, nous aussi : Je crois, nous croyons. C’est par l’Eglise que nous recevons la foi et la vie nouvelle dans le Christ par le baptême » (N°168). L’on affirme en somme que « croire est un acte ecclésial. La foi de l’Eglise précède, engendre, porte et nourrit notre foi » (N°181).

Le Pape a touché ici un thème vraiment crucial pour la mission actuelle de l’Eglise. Il nous a offert par ailleurs quelques éléments pour renforcer et raviver notre foi.

Comment raviver la foi

Face aux dangers de l’activisme, où l’engagement dans différentes activités extérieures tend à remplacer la foi en la vidant de l’intérieur, le Pape pense que nous devrions « nous engager surtout dans l’écoute du Seigneur, dans la prière, dans la participation intime aux sacrements, dans l’apprentissage des sentiments de Dieu sur le visage et dans les souffrances des hommes, pour être ainsi contaminés par sa joie, par son zèle, par son amour, et pour regarder avec Lui, et à partir de Lui, le monde » (Homélie). Benoît XVI a mis en relief la connexion entre la foi, la vie de prière et la vie sacramentelle. Je ne m’arrête pas sur l’importance et sur les caractéristiques de la prière puisque le thème sera commenté par Dom Mauro Giuseppe Lepori.

La foi dont parle le Pape n’est pas quelque chose de théorique, d’abstrait ou d’étranger à la réalité de notre vie quotidienne. Tout au contraire, notre vie ayant son centre dans le Christ, Verbe incarné, elle doit la transformer pour que nous soyons contaminés « par sa joie, son zèle, son amour ». La foi doit nous amener à « regarder le monde en étant avec Lui et à partir de Lui ».

Cela a été très bien exprimé par Jean-Paul II dans l’allocution qu’il a adressée aux jeunes à l’occasion de sa première Visite pastorale en Suisse, sur la place devant la basilique d’Einsiedeln. Le 15 juin 1984, il définit la foi qui devrait animer un chrétien : « être en contact avec le même Dieu vivant jusqu’à la fin de notre vie et vivre notre expérience avec Lui, depuis Lui et pour Lui. » Egalement dans l’allocution adressée au clergé suisse cette même journée, Jean-Paul II n’hésite pas à affirmer que « la foi est de première importance » pour affronter « le déficit de la sécularisation et de l’indifférence. […] Plus le monde se déchristianise, plus il a besoin de voir dans la personne du prêtre cette foi radicale qui est comme un phare dans la nuit ou le rocher sur lequel on s’appuie ».

Dans la perspective de « revitaliser » notre foi, le Pape en a rappelé quelques caractéristiques : la foi nous permet d’apercevoir la grandeur de l’amour de Dieu, elle est opérative et missionnaire.

La foi nous permet de percevoir la grandeur de l’amour de Dieu

Dans l’homélie, le Pape s’est référé à la parabole de l’invitation au banquet et du refus des premiers appelés. Mais Dieu « n’échoue pas. » Comme la parabole l’indique, dans l’histoire du salut Dieu semble avoir échoué en Adam et Eve, mais avec Jésus « il conduit véritablement l’homme à s’agenouiller et ainsi, vainc le monde par son amour. […] La force créatrice de son amour est plus grande que le ‘non’ humain. A travers tout ‘non’ humain, est donnée une nouvelle dimension de son amour et Il trouve une voie nouvelle plus grande pour réaliser son oui à l’homme, à son histoire et à la création ». Jésus s’identifie avec les souffrants de tous les temps et élève le cri de l’abandon « jusqu’au cœur de Dieu lui-même et transforme ainsi le monde ». Il rassasie les hommes dans le monde entier selon leurs besoins : il se donne lui-même.

Face à cette grandeur de l’amour de Dieu, le refus des hommes apparaît encore plus surprenant. Le Pape a reconnu dans la chrétienté occidentale les nouveaux « premiers invités qui maintenant se dérobent en grande partie disant qu’ils n’ont pas de temps pour venir chez le Seigneur. Nous connaissons bien les églises, les séminaires, les maisons religieuses qui se vident toujours plus ; nous connaissons toutes les formes sous lesquelles se présente ce ‘non, j’ai d’autres choses importantes à faire’ ».

Parmi les motifs conduisant à cette situation, le Pape a rappelé les circonstances et les facteurs qui amènent les gens à penser « n’avoir plus besoin de rien d’autre pour remplir totalement leur temps et donc leur existence intérieure ». Avec Saint Grégoire le Grand, il a expliqué la triste situation où se trouvent bien des personnes qu’en réalité « n’ont jamais fait l’expérience de Dieu ; ils n’ont jamais ‘goûté’ à Dieu, ils n’ont jamais ressenti combien il est délicieux d’être ‘touché’ par Dieu ! Il leur manque ce ‘contact’ et, à travers cela, le ‘goût de Dieu’. Ce n’est que si, pour ainsi dire, nous le goûtons que nous venons alors au banquet. »

Lorsque l’homme se laisse totalement impliquer par les choses matérielles, ce qu’il peut faire et lui assure du succès, il devient incapable de percevoir le divin, parce que « l’organe qui perçoit Dieu dépérit » (Homélie). Cette perte du goût de Dieu et ce dépérissement de l’organe tourné vers Dieu connotent l’affaiblissement de la foi. Voici l’appel plus que jamais opportun du Pape à découvrir les gestes de notre foi, nous permettant de recevoir la grandeur de l’amour de Dieu pour que s’accomplisse ce qui a été souhaité par l’apôtre : « Que le Christ habite dans vos cœurs par la foi et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour : ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la plénitude de Dieu » (Ep 3,17-19).

Dans le discours de clôture, Benoît XVI a rappelé l’importance de la foi avec ce mot suggestif de Saint Ignace : « Le christianisme n’est pas une œuvre de persuasion, mais de grandeur » (Lettre aux Romains 3,3). Le Pape a commenté cette phrase de façon très pertinente quant à la situation de notre Eglise : « Nous ne devrions pas permettre que notre foi soit rendue vaine par les trop nombreuses discussions sur de multiples détails moins importants, mais avoir au contraire toujours sous les yeux en premier lieu sa grandeur ».

A ce point, Benoît XVI a introduit un témoignage significatif : « Je me souviens dans les années 80-90, lorsque j’allais en Allemagne, on me demandait des entretiens et je connaissais déjà toujours les questions à l’avance. Il s’agissait de l’ordination des femmes, de la contraception, de l’avortement et d’autres questions semblables qui reviennent constamment ». Et voilà la leçon de clarté qu’il tire de cette expérience : « Si nous nous laissons entraîner dans ces discussions, alors, on identifie l’Eglise avec certains commandements ou interdictions et nous apparaissons comme des moralistes ayant des convictions un peu démodées et la véritable grandeur de la foi n’apparaît absolument pas. C’est pourquoi je pense que la chose fondamentale est de toujours souligner la grandeur de notre foi – un engagement duquel nous ne pouvons pas permettre que nous éloignent de telles situations. » Une leçon on ne peut plus actuelle en Suisse.

En conclusion, le Pape revient sur l’importance de redécouvrir la grandeur de la foi, il exhorte à « ne pas faire apparaître le christianisme comme un simple moralisme, mais comme un don dans lequel nous a été donné l’amour qui nous soutient et qui nous donne ensuite la force nécessaire pour savoir ‘perdre notre vie’ ; de l’autre, dans ce contexte d’amour donné, progresser également vers les concrétisations pour lesquelles le fondement nous est toujours offert par le décalogue, qu’avec le Christ et avec l’Eglise nous devons lire en notre temps, de façon progressive et nouvelle ».

La foi véritable est opérative

Au-delà de la grandeur, le Pape a rappelé un autre aspect de la foi, à savoir son opérativité, sa manifestation dans les œuvres. Il a observé que nous vivons « devant Lui, vers Lui, en étant avec Lui et de Lui. […] Cet aspect central de Dieu doit, selon moi, apparaître de manière complètement nouvelle dans toute notre façon de penser et d’agir ». (Discours d’ouverture)

La même idée a été reprise par le Pape à maintes occasions. Dans l’homélie, quand il affirme que la foi est ce qui « donne une âme aussi à notre agir ». Plus loin, quand il dit : « Cela est important aujourd’hui. Il y a tant de problèmes que l’on pourrait énumérer, mais qui – tous – ne peuvent être résolus si Dieu n’est pas placé au centre, si Dieu ne devient pas à nouveau visible dans le monde, s’il ne devient pas déterminant dans notre vie et s’il n’entre pas également à travers nous de façon déterminante dans le monde. » Le thème de la centralité de Dieu et donc de la foi a été repris dans le discours d’ouverture, quand le Pape a reconnu dans la foi « ce qui anime les activités qui, dans le cas contraire, peuvent facilement tomber dans un simple activisme et devenir vaines. Telle est la première chose que je voudrais souligner : que la foi est en réalité décidément orientée vers Dieu et qu’elle nous pousse, nous aussi, à regarder vers Dieu et à nous mettre en mouvement vers Lui. »

Le thème du rapport entre la vie et la foi est strictement lié à deux autres questions qui tiennent particulièrement à cœur à Benoît XVI, le rapport entre le Jésus historique et le Christ de la foi, et le rapport entre raison et foi. La profonde conviction du Pape est que dans ces rapports non seulement il n’y a pas d’opposition, mais au contraire une intégration fructueuse avec de multiples conséquences aussi d’ordre opératif, comme il l’a indiqué dans le discours d’ouverture : « Le Concile, dans Dei Verbum, nous a dit que la méthode historico-critique est une dimension essentielle de l’exégèse parce qu’elle fait partie de la nature de la foi, du moment que celle-ci est factum historicum. Nous ne croyons pas simplement à une idée ; le christianisme n’est pas une philosophie, mais un événement que Dieu a placé en ce monde. C’est une histoire que d’une manière réelle Il a formée et forme en tant qu’histoire avec nous. C’est pourquoi, dans notre lecture de la Bible, l’aspect historique doit vraiment être présent avec son sérieux et son exigence. Nous devons effectivement connaître l’événement et précisément, cette action de ‘faire l’histoire’ de la part de Dieu dans son œuvre. »

L’opposition entre le Jésus historique et le Christ de la foi a été bien définie par Mgr Giuseppe Betori comme un des héritages les plus lourds de la modernité, qui n’arrête pas de produire aujourd’hui encore ses fruits pervers, aussi bien à l’intérieur de l’expérience de la foi que dans le dialogue avec la culture contemporaine. « L’unité entre le plan de l’histoire et celui de la foi est l’élément déterminant de l’authenticité de la foi d’une part et d’autre part un facteur de cohérence pour une approche qui soit vraiment historique, comme continue de nous le dire le Saint Père avec ses rappels à élargir notre raison » (cf. Quel Cristo ridotto a un’idea, dans « Avvenire », 22.02.07, p.31).

La foi doit être missionnaire

Un aspect important de l’opérativité de la foi est sa capacité d’être missionnaire. Une foi pleine et cohérente ne peut ne pas se manifester dans les œuvres et pousser à l’engagement pour la diffuser autour de nous. Comme toute réalité chrétienne, la foi est un don et une tâche, une mission. La foi ne peut pas être cachée sous terre comme fit cet individu qui, dans la parabole de Jésus, avait reçu un talent. Elle doit grandir et se développer en faisant de notre vie même un seul acte de foi. Elle doit porter des fruits au service du royaume de Dieu : c’est ce que nous apprend le Catéchisme de l’Eglise catholique, en observant que « le croyant a reçu la foi d’autrui, il doit la transmettre à autrui. Notre amour pour Jésus et pour les hommes nous pousse à parler à autrui de notre foi. Chaque croyant est ainsi comme un maillon dans la grande chaîne des croyants. Je ne peux croire sans être porté par la foi des autres et par ma foi, je contribue à porter la foi des autres » (N°166). Les baptisés doivent pouvoir passer d’une foi d’habitude ou superficielle à une foi en tant que choix personnel pensé, convaincu, engagé et témoigné : voici un des aspects principaux de la mission des chrétiens aujourd’hui.

Il n’est pas difficile d’y voir un thème plus qu’actuel pour l’Eglise en Suisse. Le Pape n’a pas manqué de nous rappeler avec clarté que « la responsabilité missionnaire doit à nouveau devenir forte en nous : si nous sommes heureux de notre foi, nous nous sentons obligés d’en parler aux autres. C’est de Dieu que dépend ensuite la façon dont les hommes pourront l’accueillir » (Discours d’ouverture).

Nous devrions tous – prêtres, laïcs et religieux – nous demander si nous n’avons pas laissé notre foi s’affaiblir et devenir une réalité répétitive, fade, privée d’éclat et repliée sur elle-même. Peut-être que notre foi est un peu « rituelle », loin de la vie quotidienne. Ce n’est pas la réponse personnelle, joyeuse et engagée à l’amour de Dieu pour nous. Le milieu qui nous entoure est souvent imperméable, sourd, étranger et même hostile à l’Evangile. Il est ainsi plus que jamais urgent de le témoigner et de l’annoncer avec force, avec conviction, avec joie, puisqu’il n’existe de don plus beau et plus grand dont les hommes puissent jouir.

***

Benoît XVI nous a indiqué des objectifs, nous a adressé des exhortations et des appels opportuns et ponctuels, mais qui sont difficiles à accomplir, auxquels il n’est pas facile de répondre. Chacun peut penser qu’on lui demande trop, que tout est supérieur à ses forces. Peut-être que le Pape lui-même en est conscient lorsqu’au terme de l’homélie, il a invoqué l’Esprit saint « afin qu’il irrigue, réchauffe, redresse, afin qu’il nous entoure de la force de sa flamme sacrée et qu’il renouvelle la terre ».